Du Nord au Sud, de Cinkassé à Agbanakin, des plaines arides des Savanes aux bords paisibles du Mono, un même récit se répète : celui de familles qui se relèvent, de villages qui renouent le dialogue et de mémoires longtemps meurtries qui s’apaisent. Depuis sa création en 2015, le Haut-Commissariat à la Réconciliation et au Renforcement de l’Unité Nationale (HCRRUN) s’est imposé comme l’un des acteurs majeurs de la consolidation de la paix au Togo. Mise en place sur recommandation de la Commission Vérité Justice et Réconciliation (CVJR), l’institution célèbre en 2025, une décennie d’engagement, de réparations et d’accompagnement des victimes des crises sociopolitiques. Durant près de deux semaines, une équipe de journalistes a parcouru les cinq régions du pays pour mesurer l’impact de ce travail de terrain.
Partout, les mêmes constats : le HCRRUN a non seulement indemnisé des milliers de personnes, mais a aussi restauré la dignité, redonné de l’espoir et suscité une dynamique de reconstruction individuelle et communautaire.
Des réparations multiformes : une approche adaptée à chaque histoire
Les interventions du HCRRUN s’articulent autour de trois volets : les réparations individuelles, communautaires et collectives, et mémorielles. Chacune répond à un type de préjudice et à des contextes spécifiques. Depuis le début du programme d’indemnisation en 2017, 33 240 victimes ont été indemnisées à travers 124 sessions tenues dans toutes les régions notamment, 10 095 victimes dans les plateaux, 6 952 dans la Maritime, 5 447 dans la Centrale, 5 308 dans la Kara et 4 438 dans les Savanes. Au total, près de 30 milliards de francs CFA ont été mobilisés pour le fonctionnement de l’institution et la mise en œuvre des réparations, dont 27 milliards directement consacrés aux indemnisations.
Le HCRRUN a également mis en place un dispositif de prise en charge durable : écoute psychologique, suivi médical, assistance sociale, accompagnement des orphelins ; autant de mécanismes essentiels pour transformer l’indemnisation en une véritable reconstruction. À ce jour, 210 orphelins bénéficient de bourses d’études ou d’apprentissage.
Nord du Togo : quand la confiance renaît après les conflits liés à la faune
Dans les Savanes, longtemps marquées par des tensions autour de la préservation de la faune, le climat social s’apaise. Les expulsions, arrestations et déplacements qui avaient bouleversé la vie de nombreuses familles laissent progressivement place à une dynamique de reconstruction. À Gbemba, à 27 km de Mango, Sanwogou Gouboundé raconte comment l’indemnisation reçue par son père a changé leur destin. L’achat d’un tricycle a en effet permis de relancer l’activité agricole et de reconstruire leur maison en banco. « Grâce à ce soutien, mon père a pu se prendre en charge jusqu’à son décès », témoigne-t-il. À Loco-centre 1, dans la préfecture de Tandjouaré, Djark Fartongue a pu, grâce aux fonds perçus en 2018, acheter des bœufs pour labourer ses champs, relancer l’activité agricole et offrir à sa famille de meilleures conditions de vie. « Ce que le HCRRUN a fait pour moi, je ne vais jamais l’oublier », confie-t-il, le regard tourné vers ses deux bœufs.
Crises politiques : des vies brisées qui se relèvent
À Pla-Agbanakin (préfecture des Lacs), derrière la rive droite du Mono, à quelques minutes du Bénin, Yaovi Jean-Baptiste Kpadé porte encore sur son corps les marques des violences de 2005. Aujourd’hui, grâce au fonds reçu, il se consacre à l’élevage de chèvres, porcs et volailles… « Je croyais tout perdu. L’indemnisation m’a permis de redémarrer les choses. »
À Lama-Kinzi, dans la région de la Kara, c’est un autre type de traumatisme qui a marqué une famille : l’enlèvement d’une mère, la nommée Amah Véronique, en 2005. Son fils, fortement affecté, a bénéficié d’un suivi médical et psychologique. « Sans l’accompagnement du HCRRUN, il serait irrécupérable », confie-t-on.
Les licenciés abusifs : justice symbolique, réparation concrète
Au-delà des crises politiques, l’institution s’est aussi penchée sur les dossiers de licenciements abusifs visant des agents d’entreprises publiques. À Atakpamé, Zagaba Ali, ancien employé de la Société togolaise de coton (SOTOCO), fait partie des plus de 500 personnes licenciées injustement en 2008. « Avec l’indemnisation, j’ai pu finir la terrasse de ma maison et construire un WC interne adapté à mon âge. J’ai aussi pu aider mon enfant à poursuivre ses études. », a-t-il raconté. Même soulagement à Sotouboua où Ayidi Balouki, ex-agent de l’Office des produits agricoles du Togo (OPAT), a reçu en 2019 plus d’un million de francs CFA : « J’ai pu aménager ma maison et acheter une moto. Cela m’a redonné de la dignité. »
L’avenir des orphelins préparés quand le passé a tout emporté
À Badou, Sodjinou Amah, couturière, élève seule ses deux enfants après la mort tragique de son mari en 2005. « Le HCRRUN prend en charge leurs études depuis 2022. Grâce à l’aide, j’ai aussi pu acheter une machine à coudre pour me rendre plus performant en atelier et subvenir facilement aux autres besoins de la famille. » À Gboto-Védoupé, dans la préfecture de Yoto, deux sœurs poursuivent leur scolarité grâce au soutien trimestriel de 63 000 FCFA.
« Cet appui nous motive. Nous voulons aller loin dans les études », promet l’aînée. Elles évoluent en classe de 3e et de Terminale pour le compte de l’année scolaire 2025-2026.
Des réparations communautaires qui rassemblent
La CVJR recommandait de privilégier les réparations communautaires dans les localités ayant vécu des conflits intercommunautaires. Le HCRRUN a ainsi réalisé des infrastructures qui deviennent des espaces de vivre-ensemble. Dans la commune Oti 2 notamment à Barkoissi, une fontaine publique a été construite près du marché, renforçant les liens sociaux. « Les ethnies autrefois en conflit coopèrent à nouveau. Les femmes discutent, travaillent ensemble », témoigne la mairesse sortante.

A Niki-Niki (Préfecture de Blitta), un centre médico-social rapproche les soins des habitants et réduit drastiquement les risques liés aux accouchements. Cela permet à la population de ne plus se déplacer et aller jusqu’à Yaloumbè qui est à 12 km environ de ce village. « Elles n’arrivaient pas à traverser le pont qui est sur la route en période de crue et accouche parfois en route sans atteindre la destination. Maintenant elles n’ont plus de souci et les décès liés à l’accouchement sont minimisés. Nous faisons entre 4 et 8 accouchements par mois », indique l’accoucheuse Pozi Meheza. La population notamment les femmes sont très reconnaissantes envers le HCRRUN. « J’ai eu quatre enfants précédemment cela n’a pas été facile. J’ai accouché certains enfants à la maison. Je ne pouvais pas rejoindre l’hôpital mais pour le cas du cinquième enfant, j’ai fait les consultations normalement et je suis venue accoucher dans de bonnes conditions. Je remercie le HCRRUN d’avoir amené l’hôpital à NIKI-NIKI », s’est réjouie Miyara Piyabalo, usagère.
A Médjé (Plateaux), une école primaire neuve a été érigée pour répondre aux fractures laissées par les violences de 1991. « L’école a ramené la cohésion. Les enfants marchent moins, l’eau potable est disponible, et le vivre-ensemble revit », souligne Douti Yaovi, président du Comité villageois de développement de la localité. Un centre de retrouvaille est également en projet dans la localité pour resserrer davantage les liens entre les communautés.
Des réparations collectives et mémorielles : restaurer l’histoire commune
Les réparations collectives touchent aussi des familles emblématiques. En août 2024, le HCRRUN a remis les clés de la maison du Colonel Koffi Afenyo Tepé à ses ayants droit. Une restitution hautement symbolique. « C’était un problème de personne n’y touche. Il a fallu à la famille TEPE, la confiance en l’institution. Ils ont attendu huit ans pour approcher le HCRRUN. C’est du Togo entier et de l’extérieur que nous avons eu des appréciations. Personne n’y croyait. », a commenté Awa-Nana Daboya. Il s’agit, en effet, d’un immeuble gardé illégalement par un usurpateur, au lendemain des évènements tragiques de 1993 qui a contraint les vrais héritiers à l’exil.

Sur le plan mémoriel, l’institution œuvre à réconcilier le pays avec son histoire. Le vernissage consacré à la visite du Président Sylvanus Olympio aux États-Unis en 1962, organisé en 2017, a marqué une étape décisive dans la mise en œuvre de la recommandation 46. « Ce travail redonne à notre pays des repères communs », souligne Me Koffigoh. Le HCRRUN prépare également l’installation d’un mausolée en hommage au feu Président Kléber Dadjo, signe de la poursuite du processus mémoriel. Pour la présidente du HCRRUN, ces réparations mémorielles « vont aboutir à ce que nous ayons une mémoire commune ».
Cela, précise-t-elle, ne demande pas d’oublier le passé mais à avoir le passé douloureux en tête pour ne plus recommencer. « Et c’est dans ce processus que nous avons entamé des actions, des activités de réhabilitation des hautes personnalités qui ont émaillé l’histoire de ce pays. Toutes ces actions amènent le Togolais à se comprendre, à s’accepter et à dire que nous sommes tous togolais de la même nation et à vivre ensemble », a-t-elle commenté.
Le rôle central des experts : psychologues, médecins et huissiers
Le succès du programme repose aussi sur des acteurs techniques : psychologues, médecins, huissiers de justice, comités locaux de paix… Pour le docteur Serge Michel Kodom, engagé avec l’ONG AIMES-Afrique :
« Beaucoup de victimes vivaient encore avec des corps étrangers, des traumatismes graves. Nous avons assisté près de 33 500 personnes. Le volet psychologique a été déterminant. » Le psychologue Dr Enyam Komi Mesa Amega confirme : « Une indemnisation seule ne suffit pas. Il faut traiter le traumatisme, l’angoisse, la mémoire blessée. L’écoute est fondamentale. »
Les huissiers, quant à eux, ont assuré la transparence du processus.
« Nous vérifions l’identité, la vulnérabilité, et certifions chaque chèque. Nous devons parfois faire intervenir chefs de village et témoins pour reconstituer les filiations », explique Me Prisca Yawa Amedzro, huissier de justice.
Un engagement financier d’envergure
En dix ans, l’État a consenti un effort budgétaire considérable pour accompagner le travail du HCRRUN. Près de 30 milliards de FCFA ont été mobilisés à travers le fonds spécial dédié au processus de réparation et de réconciliation.
Selon la présidente de l’institution, environ 27 milliards de FCFA ont été spécifiquement affectés aux réparations individuelles, tandis qu’un milliard a permis de financer les réparations collectives et communautaires, incluant la construction d’écoles, de centres de santé ou encore de forages dans plusieurs localités.
Par ailleurs, près de 200 millions de FCFA ont été alloués aux bourses scolaires destinées aux enfants des victimes des événements de 2005. Le reste du financement a couvert le fonctionnement de l’institution au cours de la décennie.
« Globalement, l’État a investi près de 30 milliards, plus exactement 27 milliards 700 millions de FCFA », a précisé la présidente du HCRRUN, soulignant l’ampleur du soutien public à ce processus national.
Un bilan salué, un défi encore immense
« Le HCRRUN a posé les bases d’une réconciliation véritable », analyse sa présidente, Awa-Nana Daboya. Grâce aux activités menées (écoute, accompagnement, prise en charge psycho-médico-sociale), la perception de l’État s’est transformée. « Aujourd’hui, les Togolais reprennent confiance en eux-mêmes et en l’État. Les victimes voient que l’État a reconnu ses torts et a agi. » Elle rappelle aussi les mots forts du Président du Conseil, Faure Gnassingbé : « Plus jamais ça au Togo. »
Malgré les réalisations, le chemin reste long. Certaines victimes doivent encore être localisées ou indemnisées. Les défis logistiques, psychologiques et sociaux persistent. D’autres victimes, après le premier rendez-vous médical, ne se présentent pas par la suite pour les séances de suivi.
Au demeurant, en dix ans, le HCRRUN a transformé des vies, apaisé des mémoires, reconstruit des communautés. Près de 80 % des victimes identifiées par la CVJR ont été prises en charge. « L’avenir est devant nous. Il faut continuer », insiste Awa-Nana Daboya. « Le HCRRUN est devenu une institution majeure. Son œuvre doit être pérennisée pour garantir la cohésion et le vivre-ensemble. »
Derrière les chiffres, les infrastructures et les mécanismes administratifs, ce sont surtout des hommes, des femmes et des familles qui, peu à peu, retrouvent la paix. Dix ans après, le pari d’une réconciliation durable semble plus que jamais à portée de main.
Atha ASSAN









